Que peuvent avoir en commun Bernardo Soares, humble bureaucate portugais; Alexander Search, nouvelliste et essayiste anglais; Maria José, jeune bossue tuberculeuse, dont seul l’ouvrage « lettre de la bossue au serrurier »  nous est parvenu; d’avec Raphael Baldaya astrologue, penseur ésotérique, rompu à tous les cercles de l’occultisme, auteur de traités sur l’astrologie ? Que peuvent-ils bien avoir en commun avec Alberto Caeiro, poète païen, athée, à l’écriture frustre, et joyeusement naïve; de ses disciples, le royaliste Ricardo Reis (et son frère Federico), et d’Alvaro de Campos, tous poètes païens; de Claude Pasteur, traducteur français; de Joaquim Moura Costa activiste républicain et poète satirique; de Faustino Antunes, psychologue auteur d’un essai sur l’intuition; de David Merrick dramaturge et poète anglais; d’ Antonio Mora, sociologue spécialiste du néopaganisme ou encore du Dr Pancracio, conteur et créateur de charades ? 

À peu près tout autant que rien.

Mais revenons d’abord à la genèse, ou l’épilogue :

Une malle pleine d’écrivains

Nous sommes en 1935, un modeste et banal fonctionnaire de Lisbonne vient de décéder. Il lègue à sa famille une mystérieuse malle dans un grenier. Pas d’argenterie, ni de trésors rutilants. La malle contient juste plusieurs milliers de pages noircies (27 543 pour être exact).

Un peu déçue de ne trouver là que de la paperasse, sa famille se souvient que cet homme solitaire s’était essayé à l’écriture et avait même tenté de se faire publier, mais après quelques essais infructueux, il s’était résigné à l’anonymat rassurant du fonctionnaire.

Pour glaner quelques escudos, les descendants tentent de faire le tri dans ces textes, et parviennent à l’aide d’anciens amis de l’homme à solliciter un éditeur pour réaliser un recueil. Les mots torturés du fonctionnaire sont un succès, les éditeurs en veulent toujours plus. Mais difficile de s’y retrouver parmi ces milliers de documents signés de différents patronymes.

L’affaire est transmise à la Bibliothèque Nationale du Portugal, qui analyse les textes pendant des décennies et déroulera au fur et à mesure une œuvre qui se révèlera peu à peu comme celle du plus grand écrivain portugais. Et l’un des plus grand écrivain et poète de tous les temps.

Derrière ces pages et ces “quelques” 70 identités, un homme : Fernando Pessoa.

Pessoa en portugais signifie personne. Et nul n’a sûrement jamais mieux incarné la mythique phrase d’Ulysse « Mon nom est personne ».
Le destin n’étant jamais à court d’humour, “Pessoa” est donc le véritable nom de naissance de celui qui fut correspondant commercial à Lisbonne pendant plus de vingt ans avant de mourir prématurément à 47 ans.

Mais qui était donc ce mystérieux homme capable d’inventer des vies à l’insu de tous ? S’il avait choisi la vie d’escroc ou de tueur en série, il aurait été insaisissable, il a choisi d’être écrivain(s).
Essayons de percer la logique de cet homme mystérieux capable d’écrire des essais sur la psychologie en portugais le matin, de rédiger une nouvelle en anglais le midi et de se grimer en traducteur français le soir.

Survoler distraitement la biographie de Fernando Pessoa pourrait nous amener à trouver amusant ces dizaines de pseudonymes, et y voir là le jeu d’un esprit malicieux. Ce serait faire erreur sur le personnage. Il ne s’agissait pas de pseudonymes, qui ne sont finalement que des prêtes noms à un même homme. Au contraire, les créatures de Pessoa, qu’il nommait hétéronymes, possédaient une existence propre, une date de naissance, un style d’écriture et des opinions sur l’art ou la philosophie. La somme de ces hétéronymes définissait Fernando Pessoa. Ainsi, il est celui qui a le mieux rendu compte des multiples êtres humains qui peuplent un corps.

« Je me sens multiple. Je suis comme une salle peuplée d’innombrables et fantastiques miroirs, qui gauchissent en reflets mensongers une seule réalité antérieure, qui ne se trouve en aucun d’eux, et pourtant se trouve en tous.
De même que le panthéiste se sent arbre ou fleur, de même je me sens différents êtres à la fois. Je me sens vivre en moi des vies étrangères, de façon incomplète, comme si mon être participait de tous les hommes, mais incomplètement de chacun d’eux, grâce à une somme de non-moi synthétisés en un seul moi postiche »  

Le livre de l’Intranquillité, Fernando Pessoa

Son objectif était de “tout sentir de toutes les manières” et quoi de mieux pour cela que de devenir tous ces autres.

Alberto Caeiro, son auteur païen, fait l’éloge de la non transcendance de la vie. Rien au delà, rien de caché, rien de mystérieux. Ce qui n’est plus ne compte plus. À lui s’oppose Raphael Baldaya, l’astrologue, d’érudition rosicrucienne, qui tente de définir le grand ordre du monde, comme les alchimistes jadis.
C’est également le cas de l’orthonyme Fernando Pessoa, métaphysicien angoissé, qui aura eu une relation épistolaire avec le célèbrissime Aleister Crowley.
Raphael Baldaya/Fernando Pessoa, en astrologue chevronné, analysera les thèmes de grandes figures de l’histoire; Shakespeare, Napoléon, Chopin, Oscar Wilde, Mussolini … et plus surprenant, chacun de ses hétéronymes aura sa propre date de naissance avec un horoscope associé. Mieux encore, chacun de ces hétéronymes sera créé en fonction d’un grand schéma astrologique prenant en compte la complémentarité des thèmes.
Pourtant, est-ce qu’Alberto Caeiro est moins réel que Raphael Baldaya ou que Fernando Pessoa ? Non, ils mènent tous une expérience singulière de la “réalité”. Et le puzzle unifié de tous donne le réel du réel. Car là est le génie de Fernando Pessoa, les hétéronymes qu’il crée ne sont pas juste des figures sans épaisseur, Raphael Baldaya est véritablement un astrologue, il écrit dans des revues d’astrologies, il facture ses séances (entre 500 et 5000 reis).
Et Alberto Caiero est vraiment poète païen. Ou dans un autre registre, Alexander Search, son premier hétéronyme anglais, écrit vraiment des nouvelles en anglais qui sont publiées.

Le « Grand Œuvre » de Pessoa est pareil au palais des glaces des fêtes foraines où chaque miroir reflète un étranger.
Ces étrangers naissent et meurent. S’aiment et se répudient, se jalousent et s’admirent, se chamaillent et se caressent. Ils devinent les motifs secrets des autres et tiennent à l’inviolabilité de leurs secrets sous le regard passif de Pessoa. Ce dernier appliquant le principe de non implication, laissant le libre arbitre à chacun de ces êtres, comme tout Dieu devrait le faire d’ailleurs.

Fernando Pessoa dans une rue de Lisbonne

La plume enchantée

C’est par le livre de l’intranquillité (ou livre de l’inquiétude suivant les éditions), oeuvre posthume, que le monde découvre en 1982 véritablement le génie littéraire de Fernando Pessoa. Ce livre qui n’en est pas vraiment un, puisqu’il s’agit plutôt d’un recueil de notes pour la plupart attribuées à Bernardo Soares, celui que Pessoa nommait son demi-hétéronyme dans la mesure où il était celui dont la personnalité, la vie, les pensées et l’écriture étaient le plus proche de lui-même, bien qu’il reprochait à Soares un certain manque d’humour.
Encore aujourd’hui, “Le livre de l’intranquillité”, continue d’agiter les spécialistes de Pessoa qui publient régulièrement des éditions revisitées, avec ajout d’inédits, retraits d’autres textes, réorganisations hiérarchiques. À l’image de ses hétéronymes, ce “livre” en puzzle sur lequel il a travaillé toute sa vie est une suite de fragments autonomes mais cohérents.

Cet ouvrage est l’expression même des mondes intérieurs. Mieux que quiconque, il a su inverser le rapport de force entre l’intériorité et l’extériorité. Le monde extérieur chez Soares/Pessoa n’existe plus que comme un reflet du monde intérieur, bouillonnant, tragique. Le réel n’est rien.

Je suis parvenu subitement, aujourd’hui, à une impression absurde et juste. Je me suis rendu compte, en un éclair, que je ne suis personne, absolument personne. Quand cet éclair a brillé, là où je croyais que se trouvait une ville s’étendait une plaine déserte ; et la lumière sinistre qui me montrait à moi-même n’a révélé aucun ciel au-dessus d’elle.

On m’a volé le pouvoir d’être avant même que le monde soit. Si j’ai dû me réincarner, ce fut sans moi-même, sans que je me sois, moi, réincarné.

Je suis la banlieue d’une ville qui n’existe pas, le commentaire prolixe d’un livre qui n’a pas été écrit. Je ne suis personne, personne. Je ne sais pas sentir, je ne sais pas penser, je ne sais pas vouloir. Je suis le personnage d’un roman qui reste à écrire, qui passe aérien, et défait sans avoir été, parmi les rêves de qui n’a pas su me formuler.

Je pense toujours, je sens toujours ; mais ma pensée ne contient pas de raisonnements, mon émotion ne contient pas d’émotion. Je tombe sans fin, du fond de la trappe située tout là-haut, à travers l’espace infini, dans une chute sans direction, “insondouble” et vide.

Mon âme est un maelström noir, vaste vertige tourbillonnant de vide, mouvement d’un océan infini, autour d’un trou dans du rien ; et dans toutes ces eaux, qui sont un tournoiement bien plus que de l’eau, nagent toutes les images de ce que j’ai vu et entendu dans le monde — défilent maisons, visages, livres, caisses, traces de musique et syllabes de voix, dans un tourbillon sinistre et sans fin.

Et moi, véritablement moi, je suis le centre qu’il n’y a là que selon une géométrie de l’abîme; je suis ce rien autour duquel ce mouvement tournoie, sans autre but que de tournoyer, et sans exister par lui-même, sinon par la raison que tout cercle possède un centre.

Moi, véritablement moi, je suis le puits sans parois, mais avec la viscosité des parois, le centre de tout avec du rien tout autour.

Le Livre de l’Intranquillité, Fernando Pessoa

Une ode à la multiplicité

Tout aspirant écrivain devrait avoir lu Pessoa, pour avoir une idée de l’horizon espéré, d’une part, et comme l’horizon est par définition inatteignable, pour apprendre l’humilité d’autre part. Lire Pessoa vous oblige à ne plus essayer d’écrire beau car il le fait mieux que vous (de même que Flaubert, Rimbaud, Proust…) alors cela pousse à écrire vrai, à écrire juste.

Il est l’anti-modèle par excellence, il joue avec le style d’écriture comme on troque une veste pour une autre. Comble de l’insolence littéraire, il peut se permettre d’écrire gauchement (cf Caeiro), précisément parce que sa finesse d’écriture est unique.

Mais le vrai tour de force est qu’importe l’hétéronyme, il sait toujours écrire juste, et c’est pourquoi les hétéronymes ne sont pas des pseudonymes, la frontière entre les deux demeure dans le talent de Pessoa.

Car Pessoa n’est pas un homme qui cache plusieurs visages, c’est tout au contraire plusieurs êtres, plusieurs vies toutes coincées dans le corps ingrat d’un homme.

C’est si vrai, que quand Alberto Caeiro lui apparaît telle une illumination, avec ses mots et son nom, il reconnaît immédiatement en Caeiro son maître, et Pessoa lui-même n’est que le disciple.

Quiconque a eu l’occasion d’écrire sous une autre identité sait que les mots changent, les pensées changent, les verrous sautent, les tabous s’écartent comme si une pièce obscure de la boîte crânienne s’éclairait.

Pessoa a poussé ce précepte à son paroxysme car il a compris que pour “sentir toute chose de toutes les manières” il fallait être toute chose de toutes les manières.

Chacun de nous est plusieurs à soi tout seul, est nombreux, est une prolifération de soi-mêmes. C’est pourquoi l’être qui dédaigne l’air ambiant n’est pas le même que celui qui le savoure ou qui en souffre. Il y a des êtres d’espèces bien différentes dans la vaste colonie de notre être, qui pensent et sentent diversement. En ce moment même où j’écris (répit bien légitime dans une journée peu chargée de travail) ces quelques mots — ou impressions —, je suis tout à la fois celui qui les écrit, avec une attention soutenue, je suis celui qui se réjouit de n’avoir pas à travailler en cet instant, je suis aussi celui qui regarde et voit le ciel au-dehors (ciel d’ailleurs invisible de ma place), celui qui pense tout cela, et celui encore qui éprouve le bien-être de son corps et qui sent ses mains un peu froides. Et tout cet univers mien, de gens étrangers les uns aux autres, projette, telle une foule bigarrée mais compacte, une ombre unique — ce corps paisible de quelqu’un qui écrit, et que j’appuie, debout, contre le haut bureau de Borges où je suis allé chercher le buvard que, tout à l’heure, je lui ai prêté.

Le Livre de l’Intranquillité, Fernando Pessoa

Pessoa et les hétéronymes sont une ode à la multiplicité de notre condition, où seul le maillage serré de la routine nous laisse croire que nous sommes les mêmes hier, aujourd’hui et demain. Nous sommes tous des kaléidoscopes, aux couleurs parfois contraires, aux couleurs parfois criardes, aux couleurs parfois laides, aux douleurs parfois criantes. Mais là réside, peut-être, la seule raison de notre condition humaine, celle qui nous sépare de la machine.


Sources / Pour aller plus loin :

La liste de tous les hétéronymes :

https://gaz.wiki/wiki/fr/Fernando_Pessoa

Articles complémentaires :

https://www.larevuedesressources.org/les-doubles-de-monsieur-personne-fernando-pessoa,561.html

https://www.lemonde.fr/livres/article/2010/06/17/une-malle-prodigieuse_1374183_3260.html