Voici le deuxième épisode des poésies choisies. Si le premier article évoquait les balbutiements du Moyen-Âge, celui-ci concerne l’épilogue de cette ère. Et quoi de mieux que se pencher sur un pilier essentiel de la poésie chrétienne.
J’ai nommé Saint Jean de la Croix et son poème “la nuit obscure de l’âme”.
Les historiens en herbe ne manqueront pas de remarquer que Saint Jean de la Croix (1542 – 1591) n’appartient pas vraiment au Moyen-Âge mais plutôt à la Renaissance. Et pourtant, ce poème, les autres et sa vie sont entièrement imprégnés de l’âme moyenâgeuse dirigée toute entière et avec une authentique vitalité (caractéristique de l’esprit du moyen âge) vers l’adoration à Dieu.

La nuit obscure de l’âme est presque l’antithèse parfaite des hymnes de Prudence. La douce lumière matinale laisse place à une cécité totale à force d’avoir fixé de trop près les flammes intérieures de la foi.

NDLR : Cet article sur la nuit obscure de l’âme était à l’origine prévue comme un article à part, mais la poésie y est si belle, et un miroir si parfaitement inversé du poète Prudence qu’il m’est apparu comme évident de l’inclure dans ces poésies choisies. Cela explique l’approche un peu différente du premier article.

Les deux visages de la religion

La religion possède deux fonctions distinctes.  La première est un socle collectif. Elle permet de rassembler des êtres aux parcours distincts autour d’une idée commune, d’un pilier fondateur. Cette fonction fondamentale permet en outre d’outrepasser les vicissitudes du pouvoir temporel. Les bons rois se succèdent aux tyrans. Les âge d’or de la nation viennent et passent. La grandeur jaillit, luit comme une comète et puis s’éteint, les apocalypses surviennent mutilent les corps des justes et se résorbent aussi. Comme les marées, le destin des nations se forgent dans le sang et l’or. Mais la religion survit et perdure envers et contre les modes et la modernité.

Pour les fidèles, ni l’éblouissement de la gloire temporaire, ni le désespoir de la tragédie ne s’imprègnent véritablement sur leurs âmes, car leur fidélité est ailleurs, tournée vers l’ailleurs promis. La religion est cette fondation qui unit en un seul bloc les anciens et les chérubins. Les morts et les vivants. Les oubliés et les éternels.

La messe, la célébration des saints et les fêtes religieuses n’ont pas d’autres buts que d’unifier la communauté.

Si cette première fonction est essentielle pour que des corps ne deviennent qu’un unique corps collectif, ce n’est pas de ça dont il sera question aujourd’hui.

La deuxième fonction n’a que peu à voir avec les dogmes et les hommes. C’est une relation de l’intime et du caché. Celle que l’on appelle la conversation à Dieu.

Si la communauté des croyants forment le corps, la foi représente le cœur. Il est à noter d’ailleurs que nous ne ressentons pas tous le besoin de ces deux fonctions à part égales. Pour certains la nourriture de la communauté suffit à les remplir, d’autres ont besoin des deux et certaines âmes solitaires ressentent comme superflus les contraintes du corps collectif, et ne s’épanouissent que dans les murmures avec le supérieur.

Cette deuxième fonction est le noyau central, elle donne la clarté sur l’ordre du monde, elle fortifie et transcende contre la tyrannie du quotidien et de son apparente absurdité.

Les non croyants pourraient penser à tort que les âmes animées par la foi chrétienne sont exempt du doute et baigné d’une béatitude permanente d’avoir trouvé le sens à leur vie. Ils imaginent le croyant comme un bloc inamovible, un peu naïf, tout entier tourné vers la conversation à Dieu.

Il n’en est rien. Et c’est de cela qu’il sera question aujourd’hui.

Et plus particulièrement d’un état réservé à une poignée d’êtres s’élevant au-dessus du commun des mortels par une dévotion radicale au Très Haut.

La nuit obscure de l’âme

L’expression nous vient de Saint Jean de la Croix. Prêtre espagnol du XVIè.

Voici le poème éponyme :

 
 

 Par une nuit profonde,
 Étant pleine d'angoisse et enflammée d'amour,
 Oh ! l'heureux sort !
 Je sortis sans être vue,
 Tandis que ma demeure était déjà en paix.
  
 J'étais dans les ténèbres et en sûreté
 Quand je sortis déguisé par l'escalier secret,
 Oh ! l'heureux sort !
 J'étais dans les ténèbres et en cachette,
 Tandis que ma demeure était déjà en paix.
  
 Dans cette heureuse nuit,
 Je me tenais dans le secret, 
 personne ne me voyait,
 Et je n'apercevais rien
 Pour me guider que la lumière
 Qui brûlait dans mon coeur
  
 Elle me guidait
 Plus sûrement que la lumière du midi
 Au but où m'attendait
 Celui qui m'aimais,
 Là où nul autre ne se voyait.
  
 O nuit qui m'avez guidée !
 O nuit plus aimable que l'aurore !
 O nuit qui avez uni
 L'aimé avec sa bien-aimée
 Qui a été transformée en lui !
  
 Sur mon sein orné de fleurs,
 Que je gardais tout entier pour lui seul,
 Il resta endormi,
 Et moi je le caressais
 Et avec un éventail de cèdre je le rafraîchissais.
  
 Quand le souffle provenant du fort
 Soulevait déjà sa chevelure,
 De sa douce main
 Posée sur mon cou il me blessait,
 Et tous mes sens furent suspendus.
  
 Je restai là et m'oubliai,
 Le visage penché sur le Bien-Aimé.
 Tout cessa pour moi, et je m'abandonnai à lui.
 Je lui confiai tous mes soucis
 Et m'oubliai au milieu des lis
   

Qu’est-ce que la nuit obscure de l’âme ? C’est un état rare qui se manifeste chez les plus fervents mystiques, les laissant désarçonnés. La nuit obscure de l’âme c’est Un K.O par la foi. Un état de détresse réservé à ceux touchés de la Grâce.

Il n’est pas question du doute du croyant, cela se passe à un autre niveau, pour les âmes ayant dédié leur vie à l’existence spirituelle.

La nuit obscure de l’âme c’est avant tout un passage, un état transitoire où l’âme s’assèche.

Ces êtres là ont perçu les limites du monde visible peuplé de chimère, ils ne s’y trompent plus. Mais la spécificité de la nuit obscure de l’âme c’est que les joies de la vie spirituelle s’effacent également. La nourriture spirituelle qui était source de bonheur fabuleuse en contraste des plaisirs matériels perdent aussi de leur substance. Ils se sentent dépossédés par le bas et par le haut. Ils entrent dans un état de cécité spirituelle et physique à force d’avoir plongé leur âme dans les profondeurs du transcendant.

Si la nuit obscure apparaît comme négative, il n’en est rien, car comme je le disais, c’est un état transitoire (qui peut durer plusieurs années cependant) nécessaire, qui résulte d’un sevrage complet du monde visible et de l’invisible, et aurait pour but de polir l’âme. La nuit obscure de l’âme est la dernière antichambre avant les royaumes supérieurs.

La quête vers le très haut : un chemin lent et ardu

Cette idée peut être illustrée via le symbole de la croix. La nuit obscure est l’espace de vide , ou le point d’intersection, entre l’horizontalité signifiant les choses matérielles de l’existence, et la verticalité, les choses spirituelles. La nuit obscure c’est l’entrée dans ce point symbolique où toute chose s’annule, où les deux plans convergent et ne s’opposent plus. Il en résulte alors un vide complet, le point de détachement complet.

C’est une idée qui se retrouve sous d’autres formes dans l’islam (notamment chez les soufis) sous le terme al fanâ, ou encore le détachement bouddhique ou le nirvâna hindoue. Il n’y a plus ni bien ni mal, mais il n’y a plus joie ou tristesse. Il y a un détachement absolu des émotions.

La nuit obscure de l’âme est le premier pas dans cet état. C’est pourquoi il est si perturbant pour le croyant car il n’a plus les bienfaits béatifiants de la grâce mais il est toujours hermétique aux plaisirs maigres des choses matérielles.

C’est un évidement complet qui résulte de l’équilibre parfait entre toutes les contradictions apparentes, qui réunies ne deviennent plus des contradictions mais des complémentarités.

L’état de souffrance qui peut apparaître est lié à la difficulté de lâcher les derniers rattachement liés à la mémoire ou à l’affect. Un état qui ne connaît plus ni bien ni mal, ni moral ni immoral est une épreuve pour le genre humain, souvent esclave de ses affects les plus intériorisés.

L’intérêt spécifique de la nuit obscure est qu’elle décrit cet instant où l’âme rentre en récession vis-à-vis de ses contingences matérielles et subit de plein fouet la transmutation de son état.

J’ai longtemps hésité avant d’aborder la notion de nuit obscure de l’âme et plus globalement tout ce qui a trait à la mystique car le plafond collectif actuel est si bas (comme le sont les nuages avant l’orage) qu’il apparaît presque incongru d’évoquer les questions existentielles. Cette époque noyée sous un océan d’algorithme semble comme avoir réglée la question de la mort, comme si cette dernière apparaissait anachronique ou sortie du tréfonds des âges. Quand la mort réapparaît dans nos existences calibrées, normalisées, et j’ose robotisées, et ayant caché sous le tapis, notre condition pourtant première et universelle, la mort apparaît comme inopportune.

J’ai cependant passé le pas car nous sommes les témoins ces derniers temps d’une résurgence d’une mouvance “traditionaliste” face au rouleau compresseur du mondialisme dévoreur des cultures singulières. Ce dévoreur se voulant la voix du bien, arrache et démembre tout ceux qui refusent l’uniformisme universel. Par un processus naturel d’attraction/répulsion la tendance opposée germe, celle de la valorisation d’une tradition séculaire.
Mais j’alerte sur les dangers d’un traditionalisme qui ne serait que de façade. Il ne peut y avoir ni tradition, ni conservatisme d’ailleurs, qui n’aurait pas en son cœur une volonté transcendante. Un être traditionnel qui ne comprend plus l’ordre naturel de l’univers (encore une fois symbolisé par la figure antédiluvienne de la croix) sera comme une barque ballotée dans l’océan sans voile et sans direction.

Lutter pour préserver et magnifier la terre de ses ancêtres, c’est bien, mais sans une direction, sans un horizon, cela équivaut à se battre contre des moulins, à ne plus discerner ses alliés de ses ennemis, à être soumis au gré des caprices d’autres têtes pensantes.

La tradition est le corps qui permet l’unification des individus, mais sa fonction est précisément de permettre à certains corps de s’élever de ce corps unifié, pour l’élever, le tirer et in fine faire progresser ce corps collectif.

Je clôturerai cet article avec un passage de Léon Bloy, mystique catholique devant l’éternel, qui de ses mots “n’écrivait que pour Dieu”, qui sans le nommer précisément évoque aussi cet état :

Je suis seul.

J’ai pourtant une femme et deux filles qui me chérissent et que je chéris. J’ai des filleuls et des filleules que l’Esprit-Saint paraît avoir choisis. J’ai des amis sûrs, éprouvés, beaucoup plus nombreux qu’on n’en peut avoir ordinairement.
Mais, tout de même, je suis seul de mon espèce. Je suis seul dans l’antichambre de Dieu. Quand mon tour sera venu de comparaître, où seront-ils, ceux que j’ai aimés et qui m’ont aimé ? Je sais bien que quelques-uns qui savent prier prieront pour moi de tout leur cœur, mais qu’ils seront loin alors et quelle solitude épouvantable devant mon Juge !

Plus on s’approche de Dieu, plus on est seul. C’est l’infini de la solitude.

Léon Bloy, Textes choisis par Albert Béguin. 1943.